A la une ce matin des journaux du Web (pas en kiosque pour cause de grève*), un rapport alarmant sur la santé psychique de nos adolescents. Bien, bien, me dis-je, tout en restant sur mes gardes. Pour cause, en lisant différents articles de très honorables journaux (Le Monde, Libération ou l'Express entre autres), je ne peux m'empêcher de me sentir des plus mitigées... Quoi ?!!! Vous me direz -connaissant mon statut d'étudiante en psycho particulièrement sensible à la problématique adolescente- mais elle n'est jamais contente celle là ! On parle enfin de la souffrance mentale des ados et elle rechigne à se reconnaître satisfaite ?

Photo : Paranoïd Park - Film de Gus Van Sant, 2007.

paranoid_park_2Bon, je vous dois des explications, et à moi-même aussi. En fait, le geste dans son fond est tout à fait salutaire, puisque l'on soulève enfin un problème de santé publique souvent tabou, en tous cas négligé, notamment du point de vue du peu de structures offertes aux ados en mal être. Par ailleurs, avec le nouveau spot de l'INPES sur la dépression - que nombreux confrères trouvent ridicule, mais là c'est un autre débat, à voir bientôt sur Grattpap- où l'on voit ce pauvre bonhomme se traîner sur fond de musique des plus flippantes, il semblerait que l'aspect psychologique soit enfin remis au centre des préoccupations sociales et politiques. Bref, me direz-vous, plutôt du bon pour moi et mes confrères.

Oui, sauf que ce problème est bizarrement traité par les médias : en effet, si l'on y trouve moultes plaintes sur le manque de structures, de lieux d'accueil et d'écoute pour les ados en difficulté, si l'on y déplore également le manque de psychiatres et d'infirmiers, point de mention de nous, psychologues. Je vous assure, lisez l'article du Monde (copié ci-dessous), vous ne trouverez nulle part le mot "psychologue" !
A croire que nous ne sommes pas concernés, que seuls les psychiatres et leurs traitements moléculaires (que je ne remets pas en question, attention) et les infirmières ou autres agents sociaux sont les seuls acteurs à être susceptibles de parer au mal-être adolescent...
Et je ne joue pas sur les mots, malheureusement, au contraire, cet "oubli" me semble être un symbole même de l'orientation que prend notre société dans le traitement des troubles psychiques : de la chimiothérapie (qui au passage permet d'accroître la richesse phénoménale des labos pharmaceutiques), des réponses toutes faites, des questionnaires à remplir, un tableau de résultats. Mais surtout pas de temps à perdre à écouter des ados perdus, à cerner leurs problématiques et les prendre en charge sur le long terme afin de ne pas rater un mal-être plus profond et plus dangereux que les seuls symptômes laissent voir.

Comme on pourrait me taxer de parler sans terrain comme preuve, je prends ici un exemple flagrant d'une amie stagiaire psychologue en service d'addictologie d'un prestigieux hôpital parisien, dont voici un résumé d'une consultation type. "Bienvenu cher patient, nous allons vous poser quelques questions"; le médecin saisit une feuille remplie d'items et de cases à cocher et c'est parti pour un interrogatoire automatique : "vous buvez combien de bières par jour ? Question suivante : vous avez déjà tenté de vous suicider ? Question suivante : avez-vous des antécédents familiaux d'alcoolisme ? Question suivante : buvez-vous seul chez vous ou hors du foyer ?"  etc...
Et là je me demande comment peut-on se contenter simplement de lister sur une fiche des réponses à des questions qui soulèvent des enjeux tout à fait fondamentaux ? Comment peut-on demander à quelqu'un s'il a tenté de se suicider et passer de suite après à une autre question, comme s'il s'agissait d'une liste de courses au supermarché ? Mais force est de reconnaître que ces fameuses grilles d'évaluations sont très à la mode aujourd'hui dans tous les domaines, même pour le psychique, même pour l'immatériel...

Bref, ce dont pour quoi je suis actuellement formée ne répond absolument pas à cette manière de travailler, mais évidemment je sais aussi que ce n'est absolument pas dans l'air du temps et que la lutte sera rude... On préfère aujourd'hui faire des recherches pour savoir s'il n'y aurait pas un gène du suicide et ainsi tout le monde se déculpabilise;du coup, à quoi bon passer des années sur un divan si en fait, tout est neurobiologique ? A quoi bon donner un budget à des facs de psycho (de surcroît d'orientation psychanalytique) si, en fait, tout se soigne par la chimie et des traitements cognitivo-comportementalistes courts de réadaptation sociale ?

Ben oui, on a des résultats chiffrés, une efficacité prouvée, un rendement digne d'une entreprise privée. Et tant pis si deux mois après le traitement d'un phobie, le dit-patient est confronté à une mélancolie grave ou se suicide, puisque la phobie a été soignée, non ?

La Maison de Solenn-
maison des adolescents à Paris

070523_14

Malgré mon indignation, je ne voudrais néanmoins surtout pas rentrer dans le jeu stérile des castes, psychanalytiques ou autres, c'est à dire que je refuse de rejeter en bloc une orientation de façon automatique et purement idéologique et, en l'occurrence, je ne méprise nullement le travail des psychiatres, par exemple, au contraire.
A mes yeux, certains d'entre eux sont nos nouveaux éclaireurs, grâce à leur ouverture d'esprit et surtout leur soucis honnête d'aider ceux qui les consultent, par des moyens non conventionnels mais humanistes, au delà de positions sectaires immobilistes.

Parmi eux, je pense à Marcel Rufo. Oui, celui-là même que l'on critique parfois comme ne faisant que du médiatique et point de clinique... (!)
Et bien, pour vous détromper, lisez donc son dernier livre, La vie en désordre : Voyage en adolescence.Cet essai est un témoignage simple, tout à fait abordable par tout le monde, qui rend compte avec honnêteté et modestie du parcours de ce grand psychiatre : depuis ses premières confrontations à la maladie en tant qu'interne à la création de la fameuse Maison de Solenn, Marcel Rufo nous raconte ses échecs, ses erreurs, ses intuitions formidables et surtout ses initiatives originales.

9782843374753

Ce que j'aime que M. Rufo est cette foi en la vie, en l'homme et sa capacité de toujours aller de l'avant, de créer des nouvelles manières d'accompagner et d'aider les adolescents en souffrance. Spécialiste des troubles du comportement alimentaire en particulier, il a su inventer des voies audacieuses pour soutenir les adolescentes dans la reprise de contact avec leur corps : par exemple, des ateliers de moulages sont proposés, où les ados réalisent avec des bandes de plâtre des moulages de leur propre corps, permettant une prise de conscience de celui-ci. Il a également monté des ateliers de cuisine, avec le projet d'inviter de grands chefs afin de renouer avec un rapport sain au repas, dans sa dimension créative et conviviale. Autre initiative pour le moins surprenante quand on sait que les mannequins sont accusées dans leur maigreur d'inciter les adolescentes à l'anorexie, Marcel Rufo a créé un partenariat avec la Fédération Française de Prêt-à-porter féminin, afin de créer une vêtothèque, où les adolescentes peuvent se réapproprier leur corps dans sa féminité, en participant à des séances d'essayage.

La force de cet ouvrage est donc sa clarté, sa franchise et son aspect concret, fournissant de nombreuses vignettes cliniques poignantes, vivantes, qui témoignent de cette période de la vie si compliquée qu'est l'adolescence. Et c'est un auteur profondément humaniste, impliqué dans son métier avec conviction et passion que nous découvrons et qui nous aide à poser un regard différent sur ces jeunes perdus entre enfance et monde adulte, incertains et fragiles. Retenons que si ces troubles sont parfois spectaculaires, ils seront pour la plupart transitoires et ne laisseront aucune séquelle sur l'adulte que deviendra cet adolescent troublé. Il importe néanmoins de justement accompagner au mieux ces ados qui sont sur un fil, prêts à basculer d'une façon bien plus définitive et dramatique. Et les psychologues ont un grand rôle à jouer de ce coté là.

* A ce sujet, je voulais juste reproduire ici un tag vu sur les murs de Jussieu que je trouve finalement très poétique : "Temps de grève, temps de rêves"...

***********************

Article du Monde, daté du 19/11/07 :

Le "grand chantier" des "ados" en souffrance   

LE MONDE | 19.11.07 | 15h44  •  Mis à jour le 19.11.07 | 15h44

h_9_ill_944285_par2003071833579

AFP/DERRICK CEYRAC : L'espace santé jeune de l'Hôtel-Dieu, à Paris, a ouvert ses portes en 2000.

Parce que les adolescents constituent une "population vulnérable", la défenseure des enfants, Dominique Versini, a choisi de placer cet âge difficile au centre de son rapport annuel, qui sera rendu public lors de la Journée internationale des droits de l'enfant, mardi 20 novembre. "En France, les adolescents en détresse sont très nombreux, note-t-elle. Mais c'est souvent à l'occasion d'une crise (une scarification ou une tentative de suicide) que ces jeunes sont pris en charge. Il vaudrait mieux les repérer avant qu'ils passent à l'acte."

En France, le suicide est la deuxième cause de mortalité chez les 15-25 ans : tous les ans, environ 40 000 adolescents attentent à leurs jours. En dix ans, le nombre de jeunes victimes de polyaddictions (alcool, tabac, cannabis) a doublé et un adolescent sur dix prend aujourd'hui des médicaments contre le stress, l'anxiété ou l'insomnie. Le "binge drinking", qui consiste à boire jusqu'à l'ivresse totale, s'est beaucoup développé : 28 % des 15-19 ans déclarent avoir été soûls plus de quatre fois dans l'année.

Depuis le début des années 2000, les plans de santé publique, dont les adolescents étaient jadis les grands oubliés, ont pris en compte ces difficultés : grâce à ces politiques, le nombre de suicides d'adolescents est passé de près de 1 000 en 1993 à 600 en 2004. Le lancement, en 2004, des maisons des adolescents - la France en compte aujourd'hui 18 - ont abouti à la création de lieux d'accueil et les partenariats éducation nationale-santé ont permis le recrutement de 300 infirmières scolaires sur cinq ans et le développement de comités d'éducation à la santé dans les collèges et les lycées.

Pour Dominique Versini, ces efforts sont cependant insuffisants. "Il existe des lieux d'accueil mais les jeunes, souvent, l'ignorent, dit-elle. Le seul numéro national et gratuit, le Fil santé jeunes (0800-235-236), est payant à partir d'un portable, alors que les jeunes peuvent difficilement appeler de chez eux. Dans la psychiatrie publique, 800 postes de psychiatres et 15 000 postes d'infirmiers ne sont pas pourvus et les consultations médico-psychologiques sont submergées : les listes d'attente varient de trois mois à un an."

La défenseure des enfants, qui sera reçue mardi par Nicolas Sarkozy, demande l'ouverture d'un "grand chantier" sur les adolescents en souffrance. Dans son rapport, Dominique Versini, qui formule 25 recommandations, demande notamment le renforcement du dispositif médical, psychiatrique, social et éducatif, l'amélioration de l'information en direction des jeunes et de leurs familles, la multiplication des maisons des adolescents et le développement de l'accompagnement des parents.

Anne Chemin

Article paru dans l'édition du 20.11.07.