LE GENRE HUMAIN :

Première partie : Les Parisiens

Une comédie inhumaine

de Claude LELOUCH

"On reste fidèle tant que l'on a pas trouvé mieux", dernier constat lelouchien sur le genre humain toujours déstabilisé par les innombrables séismes sentimentaux qui ébranlent les rues des villes, les tables des cafés, les tunnels des métros et les lits des immeubles en barre.

L'amour, la fidélité, des classiques du genre toujours actuels qui font revenir Madame Bovary sur les planches contemporaines ou dans les classes de collèges de ZEP, mais ce sont aussi et avant tout les délicieuses obsessions du cinéma de Lelouch, l'hypersensible perpétuel amoureux des plus belles femmes, ou simplement amoureux de l'Amour...

"Les Parisiens", premier volet d'une trilogie chère au réalisateur chabadabada, ne déroge pas à cette thématique récurrente dans l'univers de l'auteur, mais dont on ne saurait se lasser tant la finesse et les contradictions des sentiments sonnent justes. Les visages, les hésitations, les phrases inachevées qui se terminent par un regard, les sourires gênés des premiers rendez-vous, la passion naissante mais aussi l'amour distendu, émoussé par le quotidien, et puis peut-être la distanciation et la lassitude qui masquent à peine un adultère déjà d'habitude… Alors aujourd'hui Lelouch choisit de mettre en scène les jeux de l'amour et du hasard en se fondant sur cette dure sentence : on reste fidèle tant que l'on a pas trouvé mieux.

Drôle de définition de la fidélité en vérité, pensée comme un état d'incertitude, toujours provisoire, pouvant se trouver bouleversé par un futur qui serait meilleur qu'un présent constant et fidèle. Comme si la fidélité était un "à défaut de mieux", alors on reste, ensemble, faute de mieux. Là, je m'interroge sur ce "mieux". Quel mieux ? Quels sont les critères sur lesquels on décide du mieux et du moins bien… Comme dit mon père (et sans doute bien d'autres), on sait ce que l'on quitte, mais on ne sait pas ce que l'on va trouver. Alors, rompre avec un quotidien normalement satisfaisant et maintenu cohérent par la fidélité réciproque du lien qui unit les deux partenaires, pour rejoindre un autre univers labellisé "mieux" ? Qui peut prétendre avant d'avoir vécu avec cet autre qu'il est mieux ? Comment peut-il affirmer que cet autre-là va être meilleur ? On ne peut le savoir qu'en tentant l'expérience, et donc qu'en rompant le pacte de fidélité. Le schéma semble logique et simple : rencontre et attirance, question sur sa fidélité, passage à l'acte donc inévitablement infidélité, puis jugement sur cette expérience, qui seulement à ce moment précis peut être définie comme éventuellement "mieux" que la relation précédente. La seule façon de savoir si "c'est mieux", c'est donc bien de tromper, d'essayer. Et finalement, objectivement, dans les faits concrets, on a bien été infidèle même si l'on a pas trouvé mieux, contredisant la maxime de Lelouch. Mon raisonnement fondée sur la logique implacable des faits est pourtant fort peu convaincant à vrai dire. Voilà d'ailleurs l'exemple typique de ces moralisateurs qui ne s'appuient que sur l'agir pour juger, en occultant la part essentielle de l'humain : ses sentiments. Reprenons. Rencontre, attirance, infidélité. Et puis, alors, est-ce mieux ? Dans le premier cas, oui, et la maxime se trouve confirmée : la fidélité, c'est quand on a pas trouvé mieux. Dans le second cas, non, tel un gamin idéaliste qui prend conscience violemment de ses illusions naïves, l'infidélité ne mène à rien de "meilleur". Alors, même si tromperie il y a eu, le retour sur son couple délaissé le temps d'un aventure hasardeuse renforce voire régénère les sentiments. Oui, Proust le disait si bien, les plus beaux paradis sont ceux que l'on a perdus. Alors, imaginez que comprenant cela (oui, je parle de cette nostalgie douloureuse des moments de félicité que l'on ne considérait pas à leur juste valeur au moment où on les vivait), on vous laisse la possibilité d'y revenir… La monotonie d'hier, l'indifférence morne, tout cela est compris comme un bonheur que l'on ignorait. La joie de le revivre avec cette nouvelle conscience nous ramène finalement à la maxime de la fidélité. Puisque, quand on a pas trouvé mieux ailleurs, l'amour laissé en jachère renaît avec une vigueur et une fertilité nouvelles, que seul un égarement malheureux permet de revigorer. Et Lelouch de nous asséner cette leçon à travers une chanson entêtante qui émaille tout le film : le bonheur, c'est mieux que la vie. A méditer...

Bref, être fidèle ou ne pas être .... Lelouch a toujours raison, tout simplement car il comprend les sentiments. Et sans est-ce sa virtuosité à saisir les imperceptibles mouvements des cœurs, la fragilité et la transcendance des émotions, la naïveté et la tendre maladresse des émois, toutes ces choses trop pures et trop rares dans un monde moderne agressif et aride comme le nôtre, qui agacent les critiques frustrés qui se font un plaisir abject à dénigrer ce réalisateur prodige, jaloux et imperméables à la beauté cristalline de l'amour qu'ils sont. Et, usurpateurs de leur profession, il se permettent en outre de juger et de médire sur l'homme, sans même souvent avoir pris la peine de voir son film, et de faire l'effort -incommensurable pour eux- de tenter de rentrer dans l'univers d'un cinéaste bien particulier. Trop sans doute. Et c'est bien cela, cet atypisme que l'on aime -que j'aime- chez Lelouch.

PS : naturellement, je respecte tout à fait l'opinion des critiques qui n'ont pas aimé un film, tant que ces derniers ont fait leur métier correctement. Chacun est libre de ses opinions et de ses coups de cœurs, je le conçois parfaitement, encore faut-il que cela soit justifié et non pas le résultat d'une rancœur sans fondement autre que le mépris d'une personne. D'ailleurs, moi-même je ne suis pas une fanatique de tous les films de Lelouch, loin de là. Mon enthousiasme spontané pour ce réalisateur n'efface pas mon esprit critique ! Gardons le meilleur et je conseillerais juste quelques uns de ses plus belles œuvres, à MES YEUX, bien sûr ! "Un homme et une femme", et sa suite, "Un homme et une femme vingt ans déjà" "Edith et Marcel" (la romantique et tragique idylle entre Edith Piaf et le boxeur Marcel Cerdan) ; " Viva la vie", pour son étrangeté et sa beauté, et ses acteurs magnifiques et aussi "Les misérables du 20ème siècle", "Partir, revenir", "Hasards ou coïncidences", et enfin mon préféré (position assez délicate à assumer tant le film de par ses acteurs médiatiques a été conspué…) : "Hommes femmes : mode d'emploi".

Les Parisiens, avec Maïwenn Le Besco, Mathilde Seignier, Alessandra Martinez. 1h59, sortie en salles le 15 septembre 2004.

Le DVD "Les Parisiens" :