Itinéraire d'un cerveau gâté

"Comment je suis devenu stupide" de Martin PAGE

 

Il y a des livres avec lesquels on ne sait pas bien comment s'y prendre. Une fois refermé, ce livre là, j'étais persuadée qu'il était écrit pour moi, et parfois même mon esprit s'égare dans un fantasme d'ubiquité jusqu'à me demander si ce n'est pas moi qui l'ait écrit... Mais non, je regarde la couverture et le nom qui se dessine en haut, juste au dessus du titre m'est étranger : "Martin Page". Alors, si ce n'est pas moi, ce doit être un frère d'esprit. Un jumeau très proche qui vivrait comme moi.

Pourtant, je me trompe. Car ce livre troublant n'est pas une (auto)-biographie, non, c'est marqué dessus : "ROMAN". Ah bon, tant pis. Alors disons que le personnage d'Antoine a été inspiré par les confidences d'une jeune fille aux pouces rongés, recueillies dans l'anonymat d'un vague café près de la Sorbonne. Ou alors, plus probablement, disons qu'Antoine me ressemble beaucoup (trop) et que pour la première fois, je lis les phrases exactes que j'ai pu me dire dans mon fors intérieur, laissant ces pensées tues car me croyant anormale et craignant l'internement ou le soupçon.

Alors, cela est plutôt flateur, mais il semblerait que le verdict du mal-être profond que nous partageons Antoine et moi soit la simple conséquence d'une intelligence trop présente. Entendons nous sur le terme "intelligence" : il ne s'agit certes en aucun cas de se prétendre descendant d'Einstein ou de Pascal, ou de se proclamer capable de concurrencer l'oeuvre d'un Victor Hugo ou d'un Balzac. En fait, cette intelligence est plus reliée à une lucidité aigüe, à un mouvement perpétuel quasi-névrotique d'observation/analyse de n'importe quel objet ou sujet. Vouloir toujours tout comprendre, s'acharner à répondre aux innombrables "pourquoi" de l'existence.

La pensée caractérise l'être humain dit-on. Mais je vous assure que la pensée de type "réflexive" ou autrement exprimé, la pensée conceptuelle, n'est guère humaine. Elle devient vite démoniaque quand elle décide de ne jamais vous quitter, à l'oeuvre dès le petit-déjeuner en questionnant cet innocent kiwi grand-voyageur, portant l'étiquette "New Zeland" et qui a du connaitre les soutes de gigantesques cargos, probablement sous pavillon complaisant, ultra-libéralisme oblige et.... voilà, et cette pensée ne s'arrête jamais, elle ne laisse nul répit. Trop perspicace, elle empêche d'ignorer les cruautés du monde, elle vous tient les yeux grands ouverts sur les horreurs et les bassesses humaines que vous ne voulez pas voir, elle vous plombe les plus belles journées en s'immiscant partout et tout le temps. Bref, on rejoint rapidement le "désenchantement du monde" digne d'un Weber expliquant les origines et conséqences du capitalisme...

Ainsi, Antoine pense trop, analyse trop. Or, la lucidité mène rarement au bonheur, souvent insouciant. Il y a comme une incompatibilité entre les deux termes, entre la lucidité et sa musicalité acide, lumière éclairant trop crûment les choses, et le bonheur bonhomme, rond comme un Raffarin, doux comme la croûte blanchâtre d'un camembert normand. La lucidité annonce l'imminence du désespoir, du dégoût, de la lassitude, ou les trois en même temps. Car elle prive l'homme de ses illusions si rassurantes, elle le met face à sa réalité, et brise ses derniers rêves de liberté. Comme une dissection ôte la magie du vivant, la lucidité vous jette à la face les mécanismes, les chaines, les poulies d'une société soudain réduite à une machinerie qui n'a rien de "naturel". Le "ça va de soi" qui nous fait accepter passivement les pires injustices devient un mirage que seuls cette intelligence là sait démasquer. Et ce n'est pas un privilège que de se farcir cet attribut toute sa vie, croyez en Antoine.

Alors ? Plongeon direct dans la crétinisation. Facile à dire... Oui, on pourrait se scotcher devant une télé sur une chaine qui a l'ambition ouvertement avouée de préparer nos cerveaux aux spots publicitaires, afin d'y stimuler notre neurone grillé de "consommateur" (si,si véridique). Comme Antoine, on pourrait franchir la porte "M", merveilleux symbole d'une restauration dégoulinante de ketchup-sauce barbecue, qui arbore fièrement dans son initiale à double arche ce qu'elle parvient à nous faire bouffer... Le paradis du consommateur ne s'arrête pas là, il ne peut fonctionner que dans l'hyper-capitalisme : il nous faut donc un job digne de notre entreprise de crétinisation, courtier à la bourse par exemple, et amasser un tas d'argent qu'il convient de vite, vite, vite dépenser en voitures super polluantes ou en appareils high-tech aux notices incompréhensibles qui ne servent qu'à signifier le haut niveau de notre salaire aux collègues et amis envieux.

Le pire, c'est qu'on pourrait y prendre goût. Et puis, en plus, on se sent enfin normal, intégré, voire heureux. Tentant vraiment ...

A vous de voir comment notre anti-héros marginal, pauvre, écolo etc. devenu héros stupide mais moderne, riche, musclé au sourire Email Diamant va continuer sa vie ... Lucidité douloureuse contre bonheur illusoire, l'alternative est loin d'être simple...

Vous l'avez surement compris (à moins d'être stupide ? !), j'ai eu un vrai coup de foudre pour ce petit livre (100 pages environ)cynique, critique sans pitié de la société de consommation et de ses excès maintes fois dénoncés. Rien d'original pourrait-on croire. Et l'on aurait raison en fin de compte. Et pourtant le ton est différent, inédit. Absurde parfois, drôle souvent, amer en réfléchissant (mais c'est vrai, il ne faut pas trop réfléchir !).

Néanmoins, j'admets que ma réaction est sans doute trop partiale et démesurée car cette lecture m'a avant tout renvoyée à quelque chose de profondément personnel. J'ai découvert que je ne suis pas seule. Peut être que vous aussi ? Lisez, vous verrez bien.

"Comment je suis devenu stupide" de Martin PAGE, Editions J'ai Lu, 3 € envrion, 125 pages.