Sur "Génération Précaire", de Abdel Mabrouki, en collaboration avec Thomas Lebègue, Editions Le Cherche Midi,janvier 2004, 163 pages, 13€.

Le Mc Job est devenu un cliché banal, peut être même est-il entré dans le dictionnaire. On sait tous comment ça marche, plus ou moins en tous cas. On sait tous que bosser chez Mac Do, c'est vraiment la pire des solutions, l'ultime recours quasi-désespéré quand on a besoin de survivre, de manger et d'avoir un toit alors que les prix des logements s'envolent.

Même les étudiants rechignent à postuler. Mais parfois la galère est telle qu'on est prêt à tout accepter. Et Mac Do le sait bien. Oui, ça se passe comme ça chez MacDonald. Dites le à vos enfants, qu'ils ne se trompent sur Ronald l'exploiteur (et accessoirement l'empoisonneur... !)

Pourtant, si les conditions de travail sont connues de tous, peu de personnes s'en indignent, dans un fatalisme ambiant, une acceptation confuse ; on ferme les yeux, après tout, c'est quand même mieux que pas de travail du tout, hein ? Pour les politiques, ce sont aussi quelques chômeurs de moins dans les statistiques. Pour les syndicats, juste quelques étudiants en transit qui ne valent pas vraiment la peine de s'investir dans des actions d'envergure.

Bref, tout le monde a abandonné ces milliers de précaires à leurs sorts : Pizza Hut, Disney, MacDo, Quick ... c'est bon pour critiquer la mal-bouffe dans le Larzac, mais les employés eux-mêmes sont souvent oubliés des slogans alters.

Pourtant, un homme croit à son combat contre cette nouvelle exploitation moderne, Abdel Mabrouki. Pas un politique englué dans des rivalités de partis, pas un syndicaliste de bureau, pas un anar utopique, pas un contestataire violent et radical, pas un José Bové du Maghreb. Non, un McJober comme il se définit lui-même, bien qu'il fasse sa carrière chez Pizza Hut. Peu importe, son combat contre la précarité ne se limite pas à l'enseigne de pizzas, et tout le livre est constitué d'exemples et évocations croisées des grands boss de la précarité (cités ci-dessus, avec en sus Maxi Livres, Kiabi, Accor etc..).

Abdel, c'est l'exception dans ce milieu. Entré à 21 ans chez Pizza Hut de Levallois Perret, bien sûr en pensant en sortir très vite. Du provisoire. 10 ans plus tard, il est toujours là et connait mieux que quiconque les ficelles du métier : les délicieux secrets de fabrication de la pizza (ses lardons surgelés, et son subtil arôme d'oignon en bombe pulvérisatrice...) mais surtout les conditions de travail, la sacro sainte "polyvalence", le sous-effectif volontaire, les brimades, la pression perpétuelle, la compétition, le turn-over, les temps partiels qui s'enchainent sans jamais aboutir à un emploi stable. Tout ce qu'on sait déjà, en fait. Plus la discrimination syndicale. Car Abdel s'est engagé à la CGT, sans vraiment s'y reconnaitre d'ailleurs, tant le syndicat s'est bureaucratisé et enlisé dans des rigidités d'organisation qui vaudront à Abdel des reproches pour avoir agit sans en informer la direction...

Plus que la CGT donc, ce sont les luttes concrètes, sur le terrain, menées et demenées par Abdel qui font l'objet de ce livre. En tant que Parisienne, je me souviens effectivement de ces grèves assez médiatisées du MacDo de St-Germain ou de Strasbourg St-Denis. Même le MacDo de Boulogne en a fait une, distribuant tracts et tee-shirts aux passants. Et puis très vite, les MacJobeurs sont retournés docilement aux fourneaux (ou plus exactement à la décongelation). Dur de protester et de mettre en péril son emploi quand on a que ça pour vivre. Alors on plie, on cède.

C'est bien là tout le problème des "hamburgrèves". Ces entreprises made in USA fonctionnent sur le principe du turn over, renouvellant ainsi une main d'oeuvre fraiche, plus performante, dès que les "anciens" (moins de un an souvent !) ont donné tout ce qu'ils pouvaient, pressés jusqu'à la moëlle. Une fois le jus tiré, hop, dehors, et au suivant.

Les syndicats dans ces conditions peinent à s'imposer, et en outre, bien souvent les employés ignorent leurs droits. Ils savent seulement qu'ils ne resteront pas longtemps, alors ils ne veulent pas savoir, ils subissent. Et parfois ils en meurent comme ce livreur de Pizza Hut de 21 ans. Parce que le profit est plus important que l'être humain, et que donc on rogne sur tout y compris la sécurité et l'hygiène.

Les "p'tits cons en mobylette de Pizza Hut" qui grillent les feux rouges, envers lesquels on s'indigne facilement, eh bien sachez que ce sont les simples produits de notre société ultra-libérale, consommatrice et inhumaine. Le fruit de nos exigences de clients impitoyables et pressés de bouffer leurs pizzas à 22 heures vautrés devant la télé, quand d'autres se démènent toujours plus, rivé au chronomètre, pour éviter les remarques désobligeantes d'un petit chef qui abuse de son autorité (mais qui, en fin de compte, ne fait que répercuter sur ces jeunes la propre pression de son supérieur).

Pourquoi la mal bouffe est-elle plus dénoncée que le mal-travail qui l'accompagne et en permet l'existence ? Parce que Bové a de belles moustaches ? Ou parce que, égoïstes que nous sommes, on pense d'abord à notre santé qui est concernée directement par la mal bouffe, tandis que les MacJobeurs semblent assez lointains...

La génération précaire a surement conscience d'elle-même mais elle est loin d'avoir les moyens d'engager un rapport de force assez important pour améliorer singulièrement ses conditions. Tout semble rester à faire. Et pas qu'un livre.