Sur "Esquisse pour une auto-analyse", de Pierre Bourdieu, Editions Raisons d'agir, février 2004, 141 pages, 12 €.

 

"Bourdieu t'es pas un dieu !" lançait un jeune racaille de ZEP, dans le film hommage pré-mortem de Pierre Carles consacré au sociologue controversé Pierre Bourdieu (La sociologie est un sport de combat).

Certes, le jeu de mot est facile, et le néologisme "bourdivin" a bien souvent été utilisé par ses détracteurs pour disqualifier l'oeuvre du sociologue et sa dimension totale, élaborant une théorie globale mais précise qui balaie l'ensemble des champs de la sociologie (éducation, art, immigration, politique, épistémologie ect..), et que, sans nulle doute, nombreux de ces mêmes détracteurs jalousaient. Mais oublions un temps ces débats assez stériles qui ciblent en réalité plus l'homme et ses engagements que le chercheur et son travail.

Voyons plutôt du coté de ce qu'on appelle l'actualité.

Un nouveau livre de Bourdieu vient en effet de paraître en ce début de Février 2004. Non, votre culture ne vous trompe pas (heureusement que vous l'avez préservée de ce qu'on peut considérer comme l'OGM de la culture humaine, je veux dire des quizz télé genre "Qui veut gagner des millions" !). Ainsi donc, oui, vous avez raison, Bourdieu est bel et bien mort depuis deux ans. Alors, ce nouvel ouvrage, qu'est-ce donc au juste ? Un coup marketing grossièremment malsain et peu scrupuleux ? Un rassemblement posthume de notes éparses publiées opportunemment par un éditeur malin qui a su pressentir l'engouement (quelque peu hypocrite ?) pour le sociologue du Béarn ?

Ne soyons pas cynique ! Il s'agit en fait d'un texte longtemps réfléchi et mûri du vivant de Bourdieu, qui souhaitait conclure son oeuvre magistrale par sa propre auto analyse. Comprenez, il voulait comme point ultime, se prendre lui-même comme objet de réflexivité, se soumettant aux mêmes exigences de scientificité qu'il avait usées tout au long de ses recherches. Ce texte fut le contenu de son dernier cours donné au Collège de France, et fut en outre publié en Allemagne sous le titre de "Ein soziologischer Selbstversuch", en 2002.

Rien de neuf donc. Rien de cynique non plus. C'est d'ailleurs son fils Emmanuel qui fut à l'origine du projet de traduction pour la France. De l'histoire de son père, il a également tourné deux films (deux versions en fait de la même histoire, l'une pour la télévision et diffusée sur Arte fon 2003, l'autre pour le cinéma, prévue pour février 2004) notamment autour de son rapport ambigü avec son pays natal, le Béarn, vite quitté pour le milieu intellectuel de Paris...

Bon, mais de quoi ça parle ce bouquin, hein ? Parce que les intros à rallonges doivent sûrement vous fatiguer, et je vous comprend. Allons à l'essentiel dès maintenant.

"Ceci n'est pas une autobiographie". C'est clair. C'est la première phrase. Mouais... on n'y croit pas trop quand même. Et le livre refermé, on peut toujours en douter. Mais moi, de toutes façons, ça ne me gène pas plus que ça, j'aime bien les autobiographies !

Néanmoins, il est vrai que ce n'est pas une autobiographie traditionelle, avec récit minutieux de l'enfance, de l'apprentissage de la vie et autres réflexions personnelles plus ou moins intéressantes. Bourdieu ne parle pas de sa femme, de sa vie personnelle. Juste ce qu'il faut pour comprendre son engagement et les orientations prises dans ses recherches. Du moins, ce qu'il a bien voulu livrer au lecteur comme étant les éléments explicatifs. Mais est-il vraiment le mieux placé pour évaluer ce qui est pertinent ou ce qui l'est moins ? N'est-ce pas forcer le raisonnement ? Comment saisir l'inconscient d'un homme qui sélectionne lui même les moments de sa vie considérés comme décisifs ? ? On aurait voulu plus de confidences, voulu connaitre l'homme derrière le sociologue, voulu moins de contrôle des informations. Mais on a été prévenu, ceci n'est pas une autobiographie, rappelez vous. Il détestait le genre d'ailleurs. Curieux rejet, qui masque peut-être plus qu'il ne le prétend dans ses justifications (genre trop prétentieux, imposant l'interprétation de l'auteur : tiens, tiens, il faut croire que c'est plutôt raté ici)...

Ainsi, Bourdieu consacre une bonne partie du livre aux rapports qu'il a pu avoir avec le champ "avec et contre lequel" il s'est fait. C'est à dire en résumé, contre la philosophie institutionalisée, conformiste et considérée comme l'ultime consécration de l'Intellectuel génial, bref le sommet de la réussite universitaire ; mais avec le champ de la sociologie, intégré par Bourdieu progressivement (il passa d'abord par la philosophie, l'ethnologie et l'anthropologie structurale pour enfin atteindre la sociologie, alors fortement dépréciée et considérée comme un genre mineur occupé par des charlatans en tous genres et pseudo-scientifiques peu rigoureux).

Parrallèlement, on trouve de longues évocations de ses illustres contemporains intellectuels (Aron, Sartre, Foucault, Canguilhem, Althusser),évocations dont la lecture est malheureusement peu aisée car étant contenues dans des phrases interminables, entrecoupées de paranthèses, de portions entre tirets, révélant probablement un esprit trop rapide et prolifique pour l'écriture liénaire... (En luttant pour saisir le sens complet de ces phrase proustiennes, dans leurs formes, je me suis promise de limiter mes similaires digressions littéraires... !)

Mais le plus captivant pour le lecteur lambda, peu au fait des débats hautement théoriques et subtils entre ces philosophes des années 60 à 80 (je n'étais pas née...je sais ce n'est pas une excuse, mais bon), ce sont les pages consacrées à l'expérience du sociologue en Algérie (d'ailleurs encore ethnologue plus que sociologue), pendant la guerre d'indépendance, où Bourdieu a commencé véritablement son oeuvre. On y comprend très vite la passion , la boulimie de travail du jeune homme, qui a consacré de longs mois entiers à observer les Algériens, les interroger, mener des enquêtes dans des conditions souvent dangereuses et incertaines, retranscrivant le soir les éléments recueillis tout en continuant en parallèle sa thèse sur Husserl.

L'étudiante en sociologie que je suis ne peut qu'être profondement touchée par les interrogations du sociologue sur ses propres motivations à se lancer dans un travail si intense, si total, si exténuant, mené comme une sorte de mission supérieure : face à son désir irrépressible de s'entretenir avec les gens, il nous avoue : "je me demandais si j'aimais les gens, comme j'ai pu le croire longtemps, ou si je n'en n'étais pas venu à leur porter un intérêt professionnel qui peut impliquer une forme d'affection" (page 88). Je tiens aussi à citer ici une phrase qui a résonnée pour moi comme un écho à mon expérience et mes réflexions : " c'est sans doute le goût de "vivre toutes les vies" dont parle Flaubert et de saisir toutes les occasions d'entrer dans l'aventure qu'est chaque fois la découverte de nouveaux milieux (ou tout simplement l'excitation de commencer une nouvelle recherche), qui, avec le refus de la définition scientiste de la sociologie, m'a porté à m'intéresser aux mondes sociaux les plus divers"(page 87). Et, précédant les happenings d'une Sophie Calle, Bourdieu avoue déjà avoir suivi des inconnnus dans les rues de Paris le dimanche pour découvrir leurs quartiers, leurs maisons et imaginer leurs histoires, leurs vies.

Le texte foisonne aussi de petits trésors de sensibilité, qui pourraient étonner ceux qui ont une vision plutôt "bourrue" et rugueuse du sociologue au caractère bien trempé. Cet autre aveu par exemple, reconnu finalement par Bourdieu lui-même comme l'explication la plus satisfaisante et la plus sincère : "le travail fou était aussi une manière de combler un immense vide et de sortir du désespoir en prenant intérêt aux autres ; l'abandon des hauteurs de la philosophie pour la misère du bidonville était aussi une sorte d'expiation sacrificielle de mes irréalismes adolescents" (page 94). Car toute la vie du sociologue a été faite de ce tiraillement irrésoluble et d'une culpabilité intense liée à son origine modeste, suscitant les pires railleries et les pires blessures d'une enfance difficile et douloureuse passée en internat, faite de démélés disciplinaires, d'innombrables heures de colle et de la conciliation délicate d'une réussite scolaire inespérée et prometteuse d'ascension sociale, mais suspecte de docilité aux yeux de ses camarades.

Cet "habitus clivé", Bourdieu le reconnait comme particulièrement sensible dans sa confrontation avec l'institution scolaire, dans un rapport mélant rebéllion et soumission, rupture et attente, bref, "comme si la certitude de soi liée au fait de se sentir consacré était rongé, en son principe même, par l'incertitude la plus radicale à propos de l'instance de consécration (...) ; d'un coté la docilité, voire l'empressement et la soumission du bon élève, assoiffé de connaissance et de reconnaissance, qui m'avait porté à me plier aux règles du jeu (...), de l'autre, une disposition rétive, notamment à l'éagrd du système scolaire" (page 128).

Je ne peux qu'être troublée par ces propos, où le chercheur avoue son irrépréssible envie de dissidence, "la tentation de casser le jeu". On le lui a d'ailleurs bien fait payer, en particulier en ce qui concerne ses analyses objectives et dérangeantes du champ journalistique, avec lequel il aurait pu jouer pour accroitre sa popularité et reconnaissance mais avec lequel il a toujours refusé toute compromission. Tout le rapport de l'auteur avec le milieu journalistique, les critiques de son vivant ou post mortem doivent impérativement être analysés en tenant compte de ces relations difficiles, voire hostiles (cf. débat avec Schneidermann et l'ouvrage "Sur la télévivion" de P.Bourdieu).

A l'issu de ce court ouvrage, le lecteur comprend mieux l'attitude générale du sociologue et son "sentiment d'avoir toujours à payer tout très cher". Le mérite de ce texte est de révéler, à ceux qui voulaient l'ignorer, la grande sensibilité d'un homme qui ne put jamais savourer un succès, qu'il a ressenti comme une transgression-trahison à la mort de son père, au moment de son entrée au Collège de France pour une leçon inaugurale particulièrement douloureuse...