Si l'on a pu croire que je délaissais la sociologie pour profiter des vacances (ou plutôt de La Grande Vacance du mois d'Août, puisque plus personne n'est là), et bien, on se trompait royalement, car la sociologie n'est pas une matière d'étude comme les autres, bien plus, elle est pour moi une manière d'être et de vivre.

Ainsi, mon stage estival au sein d'une banque a été un formidable objet « d'observation participante », d'autant plus intéressant que mon « œil sociologique » pouvait se dissimuler derrière ma mission première et officielle, celle d'une stagiaire d'été affectée à l'accueil d'une banque.

Dés lors, je pouvais à loisir contempler un petit monde bien particulier, et dont je ne soupçonnais pas la moitié ! Inutile de préciser que j'ai surtout appris beaucoup de choses, non pas tellement sur la banque et les crédits -qui ne me passionnent pas vraiment- mais sur notre société et mes contemporains. Et sans doute aussi sur moi-même, mais je ne suis pas là pour parler de moi (quoique).

« Interdit bancaire », « découvert », « ordre de saisie ». Des termes effrayants que je pensais naïvement être réservés aux marginaux et autres laissés-pour-compte de la société. Erreur de gamine bien lôtie par la vie car j'ai eu tôt fait de découvrir qu'en fait ces termes sont des plus banals dans une banque. Banque Populaire, certes, mais tous ces gens que j'ai vu défiler en l'espace d'un mois de stage sont bien réels. Souvent d'ailleurs, ils ne paraissent pas plus accablés que ça par leurs situations précaires et se contentent simplement de jongler avec les allocations et autorisations de découvert pour juste continuer à (sur)vivre, se payer de quoi manger ce soir, et puis aussi faire plaisir à la petite dernière pour la rentrée en lui offrant l'agenda Titeuf dont elle rêve…

Sans doute était-ce là la fameuse « France d'en bas » de Monsieur Raffarin. La France des chômeurs et des immigrés. Mais aussi celle de votre voisin et dont rien ne laisse présumer ses difficultés financières.

Moi, sur l'écran de mon ordinateur, un simple numéro de compte -recopié d'un bout de papier gribouillé et conservé précieusement par M. Boubou (il ne sait pas écrire…)- et voilà qu'apparaît la misère d'une vie, le relevé de compte en rouge et l'icône confidentielle « Alerte » en haut à gauche, pour que le banquier se méfie… M. Boubou vient voir si son virement est arrivé. Non, rien, lui annoncer que je ne peux pas lui donner d'argent. Il ne comprend pas bien le Français, les yeux abattus et résignés, il dit qu'il reviendra demain voir… A demain alors, et bonne journée quand même. Derrière, une femme me tend un chèque UDAF (ce sont des chèques destinés aux gens instables et non responsables, souvent retardés intellectuellement). Je lui souris et j'entame la procédure pour lui remettre l'argent pendant qu'elle me dit des trucs incompréhensibles que j'acquiesce. Certains sont totalement muets, ils savent parfaitement tous les gestes à faire, me donnent immédiatement les papiers nécessaires et vont retirer mécaniquement leurs sous.

Et puis il y a les habitués qui viennent tous les jours, plus pour discuter et voir du monde que pour faire des opérations bancaires… et aussi les employées de boutiques environnantes qui viennent chercher de la monnaie régulièrement, souvent des jeunes comme moi, qui travaillent au mois d'août sous la canicule : le contact passe bien et l'on finit par se lier, prendre de nos nouvelles, solidarité oblige…

Tant de visages me reviennent, tous particuliers, tous avec leurs histoires qu'ils m'ont racontées ou que je leur ai inventées moi-même…

Bien sûr les râleurs, les clients qui sonnent dés 9 heures ou ceux qui persistent à vouloir entrer après 18 heures ont pu m'enrager légèrement mais toujours le sourire quand on fait du commercial, n'est-ce-pas ?

C'est peut être cela qui m'a le plus marquée dans cette expérience : l'hypocrisie et l'intéressement dans les relations commerciales. Certes, on se doute tous que les compliments et attentions de son banquier ne sont jamais « pures » mais que cela soit enseigné, organisé, rationalisé par des techniques spécifiques m'a choquée. Comme par exemple ce collègue qui couvre le coté de son ordinateur de post-it lui rappelant des détails sur ses clients, du genre « Madame Machin est partie à Cannes avec son chien » ou « Monsieur Truc est fan de l'équipe de foot de Châtillon » etc.… autant d'éléments à exploiter en cas de visites ou coups de téléphone desdites personnes. Sans oublier de tenir scrupuleusement son carnet recensant tous les clients avec leurs particularités, projets, vie privée, futurs bébés auxquels il faut impérativement tenter d'ouvrir un compte. Pour cela, ces Machiavels envoient des petites cartes pour les naissances (dont on espère vite être récompensé). Ecoeurant ? Manipulation ? Hypocrisie ? Non, juste bon commercial. Après tout, on s'adonne tous à ce jeu-là et l'on apprend sans s'en rendre compte la gymnastique quotidienne des zygomatiques (mais bon, pas question de prolongation de l'exercice dans le métro où les souriants sont soit fous, soit provocateurs !)

Du coup, la sincérité devient une tare et on nous poursuit d'adjectifs péjoratifs si l'on ose dire ses pensées brutes. C'est vrai, il faut toujours résonner en « net », enlever ce qui peut être franc (on est aux euros après tout !) et ne garder que le « socialement correct » ; autrement dit on n'a plus le choix que de s'adonner à la condescendance exagérée et à la banane en permanence. Moi, honnêtement, j'ai du mal (mais je ne devrais pas le dire, hein !).

Sans doute est-ce là encore mon éternel conflit avec cette société des apparences qui ne juge que sur le coté « public », sur la façade. Et qui paradoxalement cherche désespérément à percer le « privé », l'intime, en croyant -à tort- le contenir dans la télé réalité.

Bref, le mot de la fin de mon rapport de stage sera le suivant :

Une banque, c'est un laboratoire pour sociologues où la France d'en haut (et ses comptes faramineux… avec en prime le droit à la double banane du chef lui-même, svp..) et la France d'en bas se croisent anonymement, quand l'un va déjeuner chez Bocuse et l'autre au Mac Do.

Mais c'est aussi une entreprise, avec ses salariés soumis à la pression du chiffre, des classements internes et des primes à la vente, face auxquels même les meilleures relations ne résistent pas. Un exemple parmi d'autre où l'obligation de rentabilité ruine l'ambiance et renforce « le cirage de pompe » à outrance. Un monde de fausseté où j'ai au moins appris à sourire même à 45°C à l'ombre (avec climatisation en panne !).

Mais ce serait injuste de conclure ainsi, car j'ai toujours été fort bien entourée. Comprenez moi bien, le défaut ne vient pas des agents, mais du système lui-même.