Derrière ce mystérieux titre, je voulais en fait m'adonner à la douce nostalgie du petit épicier de quartier chez lequel Mesdames (et Messieurs également) pouvaient s'échanger les derniers potins sous l'enseigne du même nom, prénom Félix.

Comme si moi, la p'tite jeunette de 20 ans à peine, j'avais connu ce temps où Felix Potin n'imaginait pas encore les ravages des hypers et corrolairement le déclin inévitable du commérage. Comme si je pouvais regretter l'époque où l'on discutait simplement -mais non moins longuement- avec son voisin, son banquier, son boulanger ou sa pharmacienne. Cette ère si lointaine où l'on prenait le temps de parler entre nous, où l'on Communiquait de façon la plus simple qui soit (sans clavier ni écran, sans fils ni images). Avec la voix, directement, baignant ensemble simultanément dans les mêmes odeurs, bruits ....

Non, Felix Potin n'est pour moi que la vague évocation de ma petite enfance et mes courses se font rapidement dans l'anonymat -si confortable- des supermarchés où s'alignent à la sortie une rangée de caissières désabusées aux regards vides ou épuisés, surveillées du coin de l'oeil par un vigile black en costard muni d'un talkie-walkie qui grésille de temps à autre...

Et pourtant, on nous rabat les oreilles constamment autour de notre nouvelle société de COMMUNICATION. Oui oui, vous lisez bien : de communication ! (d'ailleurs, je vais même en faire l'objet d'une licence !).

Je laisse aux journalistes et sociologues le soin de distiller cette belle expression. Mais il y a malgré tout des jours comme ça, où l'hypocrisie me révolte. Des jours comme ceux que nous vivons en ce mois d'aout de canicule. Où l'on découvre soudain que nos mamies octogénaires existent et qu'elles meurent de chaud (ne le prenez pas dans le sens hyperbolique du parler jeune genre "oh, je meure de chaud" car ici le tragique dépasse le jeu de mots ...)

Aussi louables soient-ils, ces élans de solidarité, de compassion, prennent un certain goût amer dans mon palais délicat. Parce que cela frôle ( ?) l'hypocrisie la plus abjecte dans une société qui ne sait plus trop comment vivre ensemble et où l'Autre ne prend sens que lors de catastrophes ou de drames extrêmes.

A l'heure des portions individuelles, de la Smart pour célibataires et des familles mono-parentales (quel contre sens, comme si un individu pouvait représenter à lui seul une famille !), on s'agite tout d'un coup car, aprés tout, nous le disons tous haut et fort en ce moment, c'est bien normal de se soutenir mutuellement, de s'entraider dans de telles conditions ! Ainsi, tous les soirs au journal télévisé de 20 heures nous voici resservi du paradoxe le plus insupportable de notre société, toujours plus égoïste (voire égotiste) vénérant les coachs personnels, la psychanalyse ou l'étalage de la vie privée sous les caméras ou sur le Net, et qui revendiquent en même temps la fraternité entre nous tous, pauvres êtres fragiles...

Parce que, forcément, à force de penser sans cesse à soi, on finit par se sentir bien seul. Nous voici donc dans la nouvelle ère de "l'égo-altruisme" : se rendre utile, aider, devenir bénévole, compâtir etc... pour, en fait, être juste mieux avec soi-même et se rétablir une pseudo bonne conscience, qui soupçonne bien que le "Moi-Roi" ne saurait se suffir longtemps à lui-même.

Il ne s'agit plus de cohabition sociale fondée sur l'entraide et la communication directe et régulière mais de coexistence, avec un modèle de juxtaposition des individus fuyant la relation interhumaine au profit des contacts éphémères et ponctuels (favorisés notamment dans les situations de catastrophes naturelles par exemple) ou bien médiatisés (Internet, SMS, téléphones ect.. populaires surtout chez les jeunes).

Il faut se rendre à l'évidence : si l'anonymat moderne et urbain a pu être un soulagement par rapport aux redoutables "rumeurs de villages" souvent aliénantes et aux conséquences parfois désastreuses (vooyez le cas de D. Baudis), l'Homme du 21° siècle a finalement désappris à parler à l'autre, à converser simplement, sans arrières-pensées. L'autre est de plus en plus perçu comme un étranger potentiellement nuisible, auquel on manque de temps pour lui accorder un peu d'attention. L'autre finit même par faire peur et la timidité en devient presque un mal de société, où le problème crucial est désormais d'oser aborder quelqu'un en face à face !

Même la bonne vieille drague en pâtit : on voit se développer le "speed dating" et autres rencontres organisées. Et ceci au prix du ridicule le plus pitoyable, comme l'a bien illustré un théma d'Arte consacré justement aux techniques de drague où les femmes se voient remettre un cadenas autour du cou que les hommes doivent tenter d'ouvrir au moyen d'une clé ... afin de trouver sa moitié ! Le destin devient une affaire commerciale programmée en soirée pour les célibataires sur-bookés qui n'ont guère le temps de le laisser venir à eux naturellement. A croire que même l'amour s'achète. Le bonheur aussi ? Au fait, y a-t-il une assurance "satisfait ou remboursé" ? On peut payer en plusieurs fois ? Et puis, attention aux futurs procès intentés par des clients qui n'auraient pas été prévenus des frais supplémentaires occasionnés par un mariage raté et un divorce... ! !

Voilà donc l'état de mes réflexions, quand je me trouve parfois devant ma télévision diffusant de soit-disant manifestations de solidarité et de fraternité censées transcender les différences pour quelques temps... Champions du monde ou ligués contre le FN ou la mondialisation, la France, me semble-t-il, joue un jeu de dupes, comme si l'on pouvait ignorer la réalité de l'Ego-Show permanent...

Croyez-moi, avoir 20 ans aujourd'hui, même si cela n'a jamais été simple, c'est bien difficile : comment se trouver une place entre l'avénement du culte du Moi et le besoin impérieux et irréprésible de l'Autre ?

L'antique Platon le disait déjà : l'homme est un animal social. Rien à faire, c'est notre nature.

PS : En relisant ces lignes, je me trouve bien pessimiste. C'est un tort car finalement, la communication entre les hommes me fascine y compris dans ses carences, ses défauts ou son absence. Bref, il ne s'agit pas là d'une plainte mais du revers de ma passion pour les hommes, merveilleux objets d'observations...