Les Bobos, les bourgeois-bohêmes, de David Brooks

ls ont fait les couvertures de magazines "in", ils ont envahis le vocabulaire des branchés parisiens fréquentant le Marais ou le Quartier Latin, bref, ils sont là ! ! !

Mais on ne sait pas souvent de quoi il s'agit. Une nouvelle création de journaliste en mal de scoop ? Une remasterisation inédite de Souchon, version rap (ben oui, en manque d'inspiration ou peut-être plus probablement de sens de la musique, c'est toujours efficace de faire une reprise pour s'approprier le génie des autres ringards*) ?

Eh bien vous n'avez pas tout à fait tort.. en ce qui concerne la première assertion j'entends (inutile de vous précipiter à la FNAC donc). En effet, le Bobo est la création d'un certain David Brooks, américain comme son nom l'indique (comme quoi ce n'est pas une tare inhibante d'intelligence... oh non, oubliez ça, c'est vraiment de l'anti-américanisme primaire absolument pas digne de moi !). Et celui-ci fut correspondant en Europe du Wall Street Journal et même éditorialiste sur la chaîne TV PBS...

Bon, ce n'est pas une raison pour traiter avec ironie le travail de cet homme, qui s'est revélé à la lecture de son ouvrage ("Les Bobos, les bourgeois-bohèmes") tout à fait pertinent et d'une finesse d'analyse digne des meilleurs sociologues (désolée pour la partialité à l'égard de mes confrères mais il faut bien se soutenir sinon qui le fera ?)

Alors, venons en au coeur du sujet, à ce qui vous a amené jusqu'à cette ligne, fébrile de découvrir enfin le secret du Bobo... Qu'est-ce donc ?

Le Bobo est l'idéal-type, au sens wébérien du terme, de l'élite moderne qui a su allier deux modes de vie antithétiques, à savoir le bourgeois et le bohème. Enfant de la contestation des seventies, le bobo rejette avec mépris le petit bourgeois (genre WASP aux Etats-Unis), avec ses codes de moralité inspirés des recommandations de Benjamin Franklin et se traduisant par l'éthique protestante (bien décrite par Waber) et ses vertus (frugalité, modération, humilité, honneteté etc). La révolte bohème dénonce le bourgeois, trop ennuyeux, matérialiste, rationnel, peu imaginatif et conformiste et prône à l'inverse la créativité, la libre expression, le naturel et le développement de soi.

Problème, le Bobo a eu accès à l'instruction, à accumulé les diplômes et le voilà désormais dans le pénible statut de "capitaliste de la contre-culture", de la mouvelle élite socioculturelle. Ces nouveaux patrons développent alors des méthodes de travail et d'organisation inédites, abolisant les structures rigides, abattant les cloisons pour des grands espaces d'échanges, anéantissant les hiérarchies et les codes de convenance (on se déplace en rollers, on oublie la cravate)...Il s'agit de spiritualiser l'entreprise par la création, l'hédonisme et le développement personnel. C'est l'ère de l'intellectuel, mais celui-ci, s'il veut survivre doit savoir se vendre, se trouver un slogan, écrire dans les revues en vogue, participer à des réunions, bref à jouer de stratégies marketing.

Ainsi, l'intellectuel commence à empocher de beaux cachets. Cependant, pas question de s'exhiber, il faut au contraire afficher avec fierté ses origines bohèmes, habiter un quartier "populaire". Mais pourtant, face aux financiers millionaires qu'il cotoit dans les colloques, l'intellectuel souffre du DSS (syndrome du déséquilibre Salaire/Statut), ne pouvant s'offrir les mêmes luxes que ces derniers... D'où la conclusion de Brooks percevant ce DSS comme un vestige de la lutte des classes entre bourgeois et bohèmes.

Le Bobo privilégie donc sa vie spirituelle avec une obsession de vie saine et de modération, tout en faisant de la luxure et de l'hédonisme une sorte de vertu par leur maîtrise (avec l'avènement des plaisirs utiles : sport, vacances authentiques et nature). En fait, les Bobos n'ont pas vraiment rompu avec le passé : on voit ça et là fleurir ces "conservateurs en blue jeans", essayant de rétablir une autorité douce (Sarkozy bobo ? !), un esprit civique, un ordre, mais attention, surtout pas de changement radical, car "ils ont appris que les révolutions finissent généralement par échouer et au'en matière de changement social, il n'y a rien de mieux qu'une solide réforme". La baba-cool serait-il reac ? Non, en fait, c'est bien plus un désinterêt général de la politique qui s'impose, au profit du Moi et de son bien-être narcissique.

Dés lors, Tocqueville devient à nouveau un formidable prédicateur en affirmant " ce qui me préoccupe le plus, au milieu de toutes ces préoccupations triviales concernant la vie privée, c'est que l'ambition perde tout à la fois sa force et sa grandeur, que les passions humaines se fassent plus mesurées et du même coup plus viles, avec pour tout résultat une progression du corps social de plus en plus tranquille pour donner de moins en moins d'inspiration".

Les Bobos, considérés comme la classe émergente de nos sociétés, trouvent de prestigieux représentants : Jean François Bizot dans sa préface nous en donne la panoplie "Clinton-Nike, Hilary-Ted Turner, Spielberg-Gap, Lucas-Apple". Voici l'ère de la culture jeune, assaisonnée de pub et de marketing, de consommation et de cool. Ce nouvel establishment apparait finalement comme le revers de notre société d'information, où l'idée et l'émotion (le capital culturel de Bourdieu) prennent le pas sur le capital financier.

Curieusement, j'ai comme l'impression d'être proche de ces Bobos, décrits dans le livre avec force petits détails quotidiens pris sur le vif qui ne me sont guère étrangers.

Alors, to be Bobo or not ?

(Voir "Les Bobos, les bourgeois-bohèmes" de David Brooks, Livre de Poche, 2000)

* : Notez que je parle de "ringards" en tant que nous sommes en immersion dans la perception des rappeurs (de musique hein, pas de gruyère, c'est trop fatiguant).

Parce que moi je suis femme de Souchon, euh non, fan je veux dire !